Quittons, provisoirement, les aventures de Nicolas-Louis d’Anjou-Durassow et intéressons-nous à sa sœur, Alexandra dite Chouchou, qui eut, elle aussi, les honneurs de la presse à la même époque. Joueuse effrénée d’après ses dires aux journalistes, Chouchou avait dilapidé toute sa fortune dans les casinos de la Côte d’Azur. Sa situation financière devenant des plus critiques, en décembre 1950, elle dévoila avec moulte publicité que 450 millions de francs (1 200 000 $) venaient de lui échoir. Elle envisageait, dit-elle alors aux journalistes, de créer une fondation, le Cap des Tempêtes, pour les intellectuels dans le besoin. Tous les jeunes artistes de talent manquant de moyens financiers y feraient un stage d’un an.

Comment ? Elle avait eu l’idée d’écrire à un richissime New Yorkais, qu’elle disait alors s’appeler Andrew Melon Ross, condamné à une prochaine cécité. Généreusement, elle lui offrait ses yeux afin que les médecins puissent faire sur lui une greffe de la cornée, au prétexte qu’on lui avait détecté une grave maladie cardiaque et qu’elle risquait de mourir d’un instant à l’autre. Une seule condition : qu’il s’occupe de l’éducation de son fils, Alexis, âgé de 17 ans.

Hélas, trois fois hélas, Monsieur Ross était décédé trois mois plus tard, sans lui envoyer la moindre des réponses. Et c’est là qu’Urd, Verdandi et Skuld, les cruelles Nornes, arrosèrent Yggdrasil avec l’aide de Clotho, Lachésis et Atropos, autrement dit les Moires, qui déroulèrent de leur côté le fil du destin. Car Monsieur Ross, touché par sa générosité, sa compassion alors qu’ils ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam, lui léguait en remerciement de son geste 450 millions de francs. Rien que ça ! Mais il fallait allait les chercher sur place à l’Office Morgan basé à Wall Street comme le lui annonçait deux courriers de Wellington Ross, un neveu d’Andrew Melon Ross, avec qui elle était en contact depuis 1944 ! Et elle n’avait pas d’argent ! Plusieurs personnes se déclarèrent disposées à lui prêter les fonds nécessaires pour son départ en Amérique. Sans qu’elle se décidât toutefois à effectuer la traversée, une fois l’argent dans sa poche. À des journalistes qui lui demandaient l’adresse de Wellington Ross, elle avait dit qu’il habitait Sampton Terrasse dans l’État de New York. Mais des journalistes américains avaient vérifié et cette adresse était erronée.

Comme Sœur Anne ne voyant rien venir de ce voyage, une de ses donatrices, Madame Tirebois, épouse du directeur du « Chatam[1] », prit langue avec Maître Boulicault, avocat de son état. Ce dernier lui conseilla de se renseigner, discrètement bien sûr, sur le sieur Andrew Melon Ross. Personne n’avait entendu parler de lui ! Oups ! Madame Tirebois poursuivit alors ses investigations. Chouchou se disait propriétaire de la cossue « Villa Huguette » située à Nice. Était-ce vraiment le cas ? Que nenni ! Elle n’en était que locataire et allait d’ailleurs en être expulsée pour loyers impayés. Oups (bis) ! Madame Tirebois ne se posa aucune question et alla porter plainte. Le Parquet de la Seine ouvrit une instruction, le juge Gerbinis et le commissaire Clot faisant alors équipe.

Le 23 janvier 1952, Chouchou fut arrêtée dans un modeste hôtel de la rue Rambuteau, à Paris, et placée en garde-à-vue. Elle était arrivée de Nice quinze jours auparavant et était descendue tout d’abord dans un hôtel au 4 rue de l’Isly, toujours à Paris, qu’elle avait quittée une semaine plus tard, en y laissant tous ses bagages. De Conflans-Sainte-Honorine, elle avait écrit à l’hôtelier lui demandant de préparer sa note, qu’elle viendrait lui régler ce tantôt.

À la police, Chouchou déclara qu’elle ne connaissait pas Andrew Melon Ross, qu’elle prénomma alors Charles-André[2]. Sachant qu’elle héritait, elle avait contacté le cabinet d’affaires Schmitch et Sainte-Croix, spécialisé dans le règlement des affaires à l’étranger. Elle s’était rendue au Canada, à Montréal, car du fait de sa nationalité, de sa situation d’apatride, elle ne pouvait pénétrer sur le territoire des États-Unis. Elle y reçut la visite de Monsieur Fitzgérald, membre du cabinet du sollicitor Couderc à New York. Il lui proposait de s’occuper du règlement moyennant le tiers de la somme en règlement. À Montréal, elle reçut aussi la visite de Wellington Ross, accompagné d’un journaliste, qui lui proposa la somme de 200 000 $, dont 50 000 $ cash, si elle se désistait.

C’est alors que le cabinet Couderc lui écrivit pour lui dire que les recherches faites en vue de découvrir l’existence de cet héritage s’étaient avérées vaines. Nonobstant cela, il aurait toujours une copie de ce testament la nommant héritière. Ils allaient donc poursuivre les recherches.

Suite à ces révélations, le policier Lemoine interrogea un membre du cabinet Schmitch et Sainte-Croix, qui lui déclara qu’en août 1951, Chouchou avait été prévenue par eux que toutes leurs recherches avaient été vaines et que l’affaire leur semblait pour le moins douteuse. Suite à cette déclaration, ils avaient reçu le lendemain un pli cacheté de cire avec une mention, écrite par un certain Monsieur Hess, en anglais : « This document must not be opened before December the 25th. It contains proof of the inheritance of the Princess of Anjou-Durassow ». Le cabinet Schmitch et Sainte-Croix l’envoya alors à ses collègues américains. Le jour dit, un huissier cassa les sceaux de cire et l’ouvrit. Pour en sortir dix feuilles vierges.

Parmi les différentes personnes ayant porté plainte contre elle, il y eut le champion de tennis Yvon Pétra. Elle avait pu soutirer ainsi plus d’onze millions de francs.  Le 27 mars 1952, elle fut mise en liberté provisoire, après deux mois et demi de préventive. En 1955, elle fut jugée par la treizième chambre correctionnelle du tribunal de la Seine. Alexandra s’était prise pour Thérèse Humbert. Elle ne monta qu’une « bonbonne d’uranium » pour des victimes trop crédules à l’instar de Scipion du Roure.

Sources :

France Soir, 13 décembre 1950

La Dernière Heure (Alger), 15 décembre 1950

Ici Paris, 25 décembre 1950

Ce soir, 24 janvier 1952

Le patriote de Nice et du Sud-Est, 27 mars 1952

Le Monde, 26 octobre 1955


[1] S’agit-il du Chatam’s Bar où Jean-Gabriel Domergue peignit au moins une de ses pin-up ?

[2] Il garda ensuite toujours ces prénoms. Est-ce à cause d’AM Ross and Son, diamantaires de renom qui ne voulaient pas voir leur nom mêlé à cette affaire ?