Le 1er août, la maman d’un ami qui m’est très cher est décédée. Je vais régulièrement aider cet ami à faire du tri dans la maison de sa mère. Nous avons trié, lui, son frère et moi de nombreux ouvrages. J’en ai gardé quelques-uns parmi lesquels : Jocelyn, écrit par Alphonse de Lamartine.

Un vieil ouvrage dont les pages sont bien jaunies par le temps. La couverture est dessinée à la main : un jeune homme portant beau redingote et pantalon à carreaux, debout, jambes croisées, tenant son fusil posé tout le long de sa jambe gauche, la crosse appuyée sur son bras gauche plié, la main gauche posée négligemment contre sa hanche, la main droite dans sa veste, à la Napoléon. Cet homme est dehors, regardant vers la gauche, et deux jeunes chiens sont à ses pieds, l’un couché derrière lui, l’autre assis devant. Il porte des chaussures bicolores, des chaussures richelieu blanches et noires, bien trop chics pour aller à la chasse. Ce serait plus des chaussures pour une cérémonie.

Il n’a rien d’exceptionnel ce livre, on voit qu’il a bien vécu. Son dos est abîmé. La couverture tient encore, on ne sait par quel miracle. Si ce n’est une signature sur une des pages de garde qui semble ressembler à un « J. Le Manchet », il serait bien anonyme. Prêt à être jeté. Si ce n’est que, à l’intérieur, servant de marque-page, écrit sur un bristol à la main, il y a encore ceci :

« Le seul livre existant chez nous à Pierrefitte. Mémé l’avait trouvé dans une poubelle chez Monsieur et Madame de La Vacquerie où elle faisait le ménage et la lessive. Elle avait demandé à Madame de La Vacquerie l’autorisation de le prendre. Accordée !
Elle le lisait et le relisait, fière de l’avoir.
Cela explique, peut-être, ma passion pour les livres. J’en ai acheté beaucoup, trop sans doute, lorsque j’ai pu le faire, comme une revanche du manque dont j’avais souffert. Chez elle (Madame de La Vacquerie) il y avait au sous-sol où nous étions cantonnés, Jacqueline et moi, le jeudi matin, lorsque Mémé travaillait chez ces personnes, des numéros de L’Illustration sur la période 1914-1918 qui me fascinaient.
Que ces temps-là sont loin ! »

Et je me suis dit que, rien que pour ce bristol écrit à la main, ce livre ne devait pas être jeté. Il avait de l’importance. Il portait en lui une mémoire, une parole.

Jacqueline mentionnée dans ce bristol est la défunte maman de mon ami, décédée âgée de 93 ans, dont le nom de jeune fille est Le Manchet. C’est sans doute elle qui a signé la page de garde. Je suppose donc que le texte a été écrit par son frère Michel. Mais ce n’est qu’une supposition.

Pour moi, ce livre a le droit d’être encore transmis. Je l’ai donc récupéré, mon ami et son frère n’en voulant pas, ne comprenant pas l’importance de ce bristol alors qu’il m’ouvre des perspectives de recherche.