Je suis en train de travailler pour un client qui intègre l’Ordre de Malte. Pour cela, il a besoin de preuves. Il doit démontrer qu’il est bien noble et donner une copie certifiée conforme de tous les actes en sa possession. Travail intéressant s’il en est ! A force de rechercher, une hypothèse se dégage concernant sa famille. Il semblerait fortement que, Pierre, celui à propos duquel toutes les généalogies publiées s’arrêtent, soit le premier en fait à avoir été noble de par sa fonction. Auparavant, ils étaient marchands, bourgeois. Jérôme Malhache, un de mes collègues, m’a mené des recherches à la Bibliothèque Nationale et au CARAN sur cette famille. Je me suis contenté, si je puis dire, avec Christophe, de faire les recherches sur mon secteur géographique. Puis je suis parti en discuter chez mon client. Et là, surprise ! Il me montre tout d’abord un arbre généalogique réalisé par un membre de sa famille, au début ou au milieu du XIX siècle. Entre le mariage de Pierre et celui de son père supposé, il y a un intervalle de 90 ans. Pour moi, il était clair qu’il manquait au moins une génération sur cet arbre généalogique. Puis mon client me sort quatre volumes, manuscrits, écrits par le même membre de sa famille. Une mine d’or ! Le gars, il a mené des recherches sur sa famile, on peut le dire ! Il a sans doute même dû y passer sa vie. Quatre volumes écrits tout petit, d’une écriture typique du XIX siècle avec les notes en marge. Il nous donne, quand il les a trouvé, les noms des notaires chez qui les actes ont été passés. Fabuleux ! Je commence à lire. Le début me semble quelque peu capillotracté : Faire descendre cette famille de deux petits-fils jumeaux de Charlemagne, issus de la fille qu’il aurait eu de Désirée, elle-même fille du dernier roi des Lombards, je demande à voir. L’auteur nous dit que son bisaeuïl, chef utile de la famille, aurait sacrifié les preuves en accord avec les autres membres de la famille et c’est la raison pour laquelle il n’y a désormais qu’une tradition familiale tenace à ce sujet. Mouais… Par contre, dès que nous attaquons le XVI siècle, cela me semble plus sérieux. Par rapport aux recherches menées par nous trois, tout s’éclaire. Les ponts se font, y compris entre certains écrits d’auteurs plus récents. Le puzzle se met en place. Je commence à comprendre. J’ai l’impression d’être un flipper en train de jouer gagnant. Cela s’allume de partout en faisant du bruit. Je noircis des pages, prenant des notes pour pouvoir continuer au mieux les recherches. vous m’auriez vu allongé à la romaine, l’ouvrage étalé devant moi, noircir des pages sur le tapis du bureau, sans me préoccuper de l’heure jusqu’à ce que sa dame vienne nous dire que, peut-être, à 13 h 30, on pourrait peut-être manger un brin. Mon client m’a prêté un de ces ouvrages pourque je puisse continuer plus tranquillement les recherches. A mon avis, ce serait dommage qu’ils dorment dans un coin. Je pense qu’une publication critique de ceux-ci (Comment ? Chez qui ? Pour quel public ?) serait particulièrement intéressante. Mais… Il me restera toujours un mystère : pourquoi l’auteur de ces quatre volumes, qui démontre que deux familles nobles portant le même nom dans la même ville ne sont pas du tout apparentées, y compris en faisant une magnifique étude sur les blasons familiaux, fait-il son tableau généalogique en les apparentant ? Si l’on se contente de regarder le tableau, il y a donc ces 90 ans entre Pierre et son supposé père. Si on lit les volumes qui l’accompagne, Pierre est d’une famille autre, d’un autre ville et il donne des ancêtres de ce Pierre, mais sans filiation véritable par manque de sources. Il n’y a pas de continuité entre ces deux familles et il le démontre. Pourquoi ne pas avoir fait l’arbre généalogique en conséquence de ses écrits ? Pour moi, d’une certaine manière, c’est gâcher tout le travail d’une vie de recherche. Mais ce n’est qu’une opinion.